La fréquentation des salles de cinéma reste fragile depuis la pandémie, et les exploitants cherchent des leviers concrets pour remplir leurs fauteuils. Les expériences immersives, longtemps cantonnées aux parcs d’attractions, s’installent désormais dans les multiplexes et les cinémas indépendants. Formats premium, sièges à effets, écrans élargis : le cinéma ne vend plus seulement un film, mais une sensation physique que le salon ne peut pas reproduire.
ScreenX, 4DX, IMAX : ce que les chiffres récents révèlent
Les formats immersifs ne sont plus une niche réservée à quelques salles pilotes. L’ouverture mondiale de Spider-Man: Brand New Day début août 2026 a généré plus de 31 millions de dollars sur les seuls formats ScreenX et 4DX, un record absolu pour CJ 4DPLEX. Des records ont été battus dans 34 pays pour ScreenX et 19 pour 4DX.
Ces chiffres bruts ne disent pas tout. Ce qui frappe, c’est le taux de remplissage : la salle ScreenX du Cineplex Laval a atteint 91 % d’occupation, et la salle 4DX de Times Square à New York a frôlé 94 %. Sur des salles de grande capacité, ces niveaux traduisent une demande réelle, pas un simple effet de curiosité.

En Corée du Sud, marché historique de ces technologies, les recettes des formats premium ont progressé de plus de 50 % en un an, avec une hausse similaire de la fréquentation. Les formats immersifs constituent un pilier identifié de la reprise post-pandémie dans ce pays, où le public arbitre de plus en plus entre rester chez soi et vivre une expérience qu’aucun écran domestique ne peut offrir.
Salles premium et divertissement sensoriel : ce qui change pour le spectateur
Le terme « immersif » recouvre des réalités très différentes selon les technologies déployées. Un écran IMAX élargi n’a rien à voir avec un fauteuil 4DX qui vibre, projette de l’eau et souffle de l’air. ScreenX, de son côté, étend l’image sur les murs latéraux de la salle. Chaque format cible une promesse distincte.
- L’IMAX mise sur la taille d’image et la résolution sonore, avec un public qui recherche la fidélité visuelle maximale pour les blockbusters à gros budget.
- Le 4DX ajoute des effets physiques (mouvements du siège, brouillard, odeurs) et attire un public en quête de sensations proches du parc d’attractions.
- Le ScreenX élargit le champ de vision à 270 degrés, une approche qui séduit sur les films d’action et de science-fiction sans modifier le confort du siège.
Harkins Theatres a inauguré en 2026 la première salle 4DX d’Arizona, signe que le déploiement géographique s’accélère y compris sur des marchés secondaires. L’enjeu n’est plus de convaincre les grandes métropoles, mais d’équiper des villes moyennes où l’offre de divertissement en salle restait standardisée.
Réalité virtuelle et cinéma XR : un marché parallèle encore instable
À côté des salles premium, un autre segment tente de s’imposer : les expériences de réalité virtuelle (VR) ou de réalité étendue (XR) diffusées dans ou à proximité des cinémas. Wevr, studio spécialisé en XR, revendique avoir touché un million de spectateurs sur cinq continents avec ses programmes de cinéma XR. V-Nova Studios a lancé du contenu XR immersif au Festival de Venise.
Les retours terrain divergent sur ce point. Ces expériences attirent un public curieux lors des festivals et des événements promotionnels, mais leur intégration dans la programmation régulière des cinémas reste marginale. Le modèle économique pose question : le coût des casques, la maintenance du matériel et la durée limitée des sessions (souvent moins de quinze minutes) compliquent la rentabilité par rapport à une projection classique.

Zero Latency VR, par exemple, s’est associé à Sony Pictures pour proposer une aventure Jumanji en réalité virtuelle. Ce type de partenariat entre studios et opérateurs VR crée un pont entre le film et le jeu vidéo, mais le public cible reste distinct de celui qui achète un billet de cinéma traditionnel. Le croisement des audiences n’est pas automatique.
Technologies numériques et cloud : les coulisses de la projection immersive
Derrière l’écran, la montée en puissance des formats immersifs repose sur des infrastructures numériques lourdes. Les contenus ScreenX nécessitent un rendu spécifique pour les panneaux latéraux, ce qui implique un travail de post-production supplémentaire côté studios. Sans contenu natif, la technologie perd son intérêt.
Le cloud entre aussi dans l’équation. La distribution de fichiers haute résolution vers des centaines de salles équipées dans le monde suppose des pipelines de livraison fiables. Les exploitants qui investissent dans ces technologies dépendent de la volonté des studios de produire du contenu compatible. Sur ce point, les blockbusters portent l’essentiel de la demande, et les films d’auteur ou les productions indépendantes restent largement absents de ces formats.
Cette dépendance crée un déséquilibre : les semaines sans sortie majeure, les salles premium tournent à capacité réduite. Le modèle fonctionne par pics, calé sur le calendrier des franchises.
Le public français face à l’offre immersive en salle
Le marché français présente des particularités. Le parc de salles est dense, avec une tradition de cinéma indépendant et art et essai qui coexiste avec les multiplexes. L’implantation de formats comme le 4DX ou le ScreenX progresse dans les grandes agglomérations, mais la couverture reste inégale comparée à la Corée du Sud ou aux États-Unis.
Le CNC a documenté l’évolution de l’expérience en salle depuis la pandémie, notant que les exploitants ont accéléré leurs investissements dans la qualité de projection et le confort. L’exposition à des technologies immersives passe aussi par des lieux hybrides comme LUX Scène nationale à Valence, qui développe un projet dédié à la création immersive croisant spectacle vivant, animation et technologies numériques.
L’offre immersive ne remplace pas la programmation classique, elle la complète en ciblant un segment de public prêt à payer un supplément pour une expérience différenciée. Les données disponibles ne permettent pas encore de mesurer si cette stratégie suffit à inverser durablement la tendance de fréquentation.
La réponse dépendra autant du volume de contenus compatibles que de la capacité des exploitants à renouveler la curiosité du public entre deux blockbusters.

